Prieuré Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie

vendredi 22 septembre 2017

La fortune du prieuré Sainte-Croix de la Bretonnerie sous l’Ancien Régime

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BnF, Estampes, H 29831

 

La fortune du prieuré

Sainte-Croix de la Bretonnerie

sous l’Ancien Régime *

Michel RENARD

 

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(extrait de Paris et Ile-de-France - Mémoires, tome 36, 1985)

 

 

"Cette congrégation n'est plus qu'une espèce de cadavre qu'il est impossible de ranimer". C'est par ce verdict fort peu amène que Loménie de Brienne évoque en 1769 l'ordre de Sainte-Croix, aujourd'hui oublié.

L'archevêque était alors depuis trois ans à la tête de la Commission des Réguliers mise en place par Louis XV à la demande de l'Assemblée générale du clergé pour procéder à une réforme des communautés religieuses. Le rapport de Brienne conclut même par un vœu dénué d'ambiguïté : "détruire l'ordre de Sainte-Croix en France, c'est ôter un scandale à l'Église". La sévérité de l'archevêque s'accorde au mouvement des esprits du XVIIIe siècle.

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Loménie de Brienne, archevêque de Toulouse

Petit ordre n'accueillant plus que 52 religieux répartis en quatorze maisons (en France), les chanoines de Sainte-Croix ne pouvaient affronter le zèle réformateur d'un épiscopat qu'agaçait la raillerie philosophique. L'heure était venue du dénouement d'une longue histoire. Mais qui donc étaient ces religieux ?

C'est en 1211, entre Liège et Namur, sur une petite colline près de Huy sur la Meuse Solieres_Meuse____Huy_ que Théodore de Celles, chanoine de Liège, se retire et fonde une communauté qui suit la règle de Saint-Dominique. L'initiative est approuvée par Honoré III et confirmée par le Concile général de Lyon en 1245. Comme les chanoines méditaient surtout sur la Passion et le Croix deimages1 Jésus-Christ, on les appela Frères de Sainte-Croix. Le roi Louis IX en fit venir quelques-uns à Paris en 1258 et leur donna des maisons dont certaines appartenaient à Robert de Sorbon  [librairie] à qui il les échangea. Les religieux y annexèrent une église qu'ils firent bâtir sur les dessins de Pierre de Montreuil et y demeurèrent jusqu'au XVIIIe siècle.

Les bâtiments furent détruits au début du siècle suivant et il ne subsiste de leur existence que l'actuel passage Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie joignant la rue du même nom à celle des Archives (anciennement, des Billettes). 
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cloître des Billettes

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Les moines de Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie sont des chanoines réguliers, c'est-à-dire des clercs qui, dans le service collectif d'une église, observent des usages monastiques définis par la règle de saint Augustin. À la fois prêtres et vivant en communauté, on les distingue des chanoines des chapitres cathédraux et collégiaux en ce qu'ils appartiennent à un ordre et ne dépendant pas de l'autorité épiscopale - au moins jusqu'au XVIe siècle qui vit un conflit diminuer progressivement les prérogatives du Général de l'ordre (résidant en terre d'Empire). Cette situation explique l'appellation de "prieuré qui désigne dans leur cas, non pas une communauté non érigée en abbaye comme dans le monaschisme bénédictin, mais tout simplement un couvent.

stlouis1Les religieux de Sainte-Croix se sont établis à Paris, appelés et dotés d'un ensemble de bâtiments conventuels par le roi saint Louis en 1258. ils ne furent pas, cependant, les premiers chanoines réguliers installés en cette ville car les avaient précédés ceux qui fondèrent en 1113 l'abbaye de Saint-Victor et qui en 1148 furent établis à Sainte-Geneviève par le pape Eugène III. Mais comme leurs prédécesseurs, ils se singularisèrent par l'importance de leur patrimoine foncier.

 

Dans les archives du prieuré, deux types de documents permettent d'étudier l'origine et la provenance de leurs biens, du moment de leur installation jusqu'au XVe siècle. Il s'agit de l'ensemble des papiersparchemin_archive contemporains des acquisitions de biens-fonds (titres de propriétés, baux, lettres patentes) et d'une déclaration du XVIIe siècle dressant le bilan et l'origine de ces biens "qui sont de présent en la congnoissance des religieux".

Cette déclaration de 1639 laisse apercevoir plusieurs étapes dans l'accumulation des propriétés.

Jusqu'au milieu du XIVe siècle, les chanoines de Sainte-Croix ne rayonnent guère au-delà de la première donation de saint Louis. En 1326, ils acquièrent une maison rue des Jardins (appelée ensuite rue des Billettes, et aujourd'hui rue des Archives), puis une autre dans la même rue en 1344. La guerre de Cent Ans a débuté (1337) et atteint l'Île-de-France, exerçant ses ravages dans les campagnes ; la Peste noire a sévi (1348-1350) et les épidémies continuent jusqu'en 1366-1368. C'est dans ce contexte que le prieuré acquiert une petite maison qui jouxte son église.

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Une seconde étape est perceptible à la fin de ce XIVe siècle et au début du siècle suivant, sous le règne de Charles VI (1380-1422). Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie sort de Paris et devient propriétaire terrien. Le prieuré s'étend le long d'un axe sud-sud-ouet, dans la région du Hurepoix, avec la ferme de Fromenteau (ou Fromantel) située dans la paroisse de Pecqueuse près de Limours, en 1385.

Puis, neuf ans plus tard, c'est la ferme de Villiers-soubz-Saulx dans la paroisse de Palaiseau en 1394 (actuellement située dans la commune de Villebon-sur-Yvette, limitrophe de Saulx-les-Chartreux). Lorsqu'éclate le conflit entre Armagnacs et Bourguignons mais juste avant que la guerre civile ne ravage l'Île-de-France, le prieuré augmente son patrimoine par la ferme de Juilly dans la région de Dammartin-en-Goële, en 1407.

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église de Pecqueuse



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paysage du Hurepoix

Ainsi, en 150 ans, les chanoines installés dans ce qu'ils appellent leur "manoir", c'est-à-dire les bâtiments conventuels et pourpris, ont obtenu trois maisons dans ce quartier et, surtout, sont entrés en possession de trois fermes importantes, localisées dans un rayon d'une vingtaine de kilomètres autour de Paris.

On peut également distinguer deux étapes au XVe siècle, qui est la grande époque de l'extension des propriétés.

Il faut attendre la reconquête de l'ïle-de-France par les troupes de Charles VII et l'entrée du roi de France à Paris (1436-1437) pour que reprenne le mouvement d'acquisitions. C'est en 1439 que les chanoines recueillent les terrains de Neuilly et, en 1449, ceux de "Mesnil-Montant". Et, alors que se termine la guerre de Cent ans, s'ajoute l'apport notable de la ferme de Messy (ou Mesly) près de Créteil en 1456 et, la même année, celui de la ferme de Lognes (près de Torcy) renforçant l'implantation dans la région est de Paris (Brie française).

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Torcy (Seine-et-Marne)

Ensuite, en l'espace de neuf ans, vers la fin du XVe siècle, le prieuré accroît considérablement son patrimoine foncier et élargit encore son rayonnement géographique.
En 1483 et 1487, sous la régence des Beaujeu, les chanoines de Sainte-Croix consolident leur assise dans la paroisse de Pecqueuse avec les fermes Bretonville et Grignon, puis s'installent dans la vallée de Chevreuse avec la ferme de Mesnil-Sevin (1489) et dans le Gâtinais avec celle de Varenne (1492).

 

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plan de Paris en 1550

 

plan de Paris

(à suivre)

 

Michel Renard (1985)

* ce texte provient du mémoire de maîtrise d'Histoire médiévale et moderne, rédigé sous la direction de Bernard Quilliet, alors professeur à l'université Paris VIII, et soutenu en 1984. Un article, qui en reprend la teneur, est édité dans Paris et Ile-de-France. Mémoires (publiés par la Fédération des sociétés historiques et archéologiques de Paris et de l'Ile-de-France), tome 36, 1985, p. 97-134. Je remercie Bernard Quilliet et Line Sallmann, alors assistante à l'université Paris VIII, pour les critiques et remarques dont ils ont bien voulu me faire profiter. Je remercie également Jean Jacquart et Michel Vovelle, alors  professeurs en Sorbonne, qui m'ont fait l'honneur de lire ce mémoire et d'en discuter la matière. Je renouvelle aujourd'hui mon hommage à Jean Jacquart, éminent spécialiste du XVIe siècle, disparu en 1998.

 

contact : michelrenard2@aol.com

 

mes blogs : http://michelrenardblog.canalblog.com/

 

- mis en ligne : février 2006

 

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